Elle est assise là au bord de la rivière, elle ne fait rien seulement regarder. Je ne sais pas si elle est
vraiment là ou pas, si elle regarde attentivement l'eau comme s'il y avait de merveilleux poissons ou bien si elle s'y laisse confondre...
Eau miroir bercement flottement
Elle allume une cigarette et puis une autre, son regard se perd, elle rêve dans la fumée comme en son propre
brouillard enveloppée. Sa vie lui apparait en images floues qui soudain s'éclairent, suite de flashes qui s'enchainent au fil des heures roulées par le fleuve.
6 heures... Les brumes se dissipent... Elle marche d'un pas mal assuré dans l'allée de gravier. Oh ! Ce caillou il est si blanc qu'il en est
transparent et puis le soleil y éclate ! Elle se baisse pour le ramasser, culbute puis s'assoit tranquille, le prend dans sa petite main, l'observe longuement puis le met dans sa
bouche...
Elle esquisse un sourire, les années ont passé, elle en reçoit encore des vagues d'enfance
chaudes et tenaces comme autant de bouffées de rires
7 heures... Elle est avec son amie Flo comme souvent le mercredi. Elles jouent à l'écart des adultes, car elles ne sont pas sûre d'y être
vraiment autorisées, avec le téléphone, et se succèdent les rires, à chaque numéro fait au hasard, à chaque nouveau scénario qui fait tomber des nues leur interlocuteur.
ou d'émotions
8 heures, les sanglots longs des violons... Elle est au tableau. Elle regarde dehors pour moins être intimidée par la classe. Sa
voix tremble un peu, elle essaie de la calmer. D'abord elle ne comprend pas. Puis d'un coup elle sait. L'âme de Verlaine, vibrante de mots et de musique, là, si proche, qu'elle en est
toute retournée.
et serrements de coeur
9 heures, vagabond sous la pluie... C'est un chien de ferme, sans âge, miteux et sale qu'ellle a rencontré un jour de pluie dans la campagne.
Elle lui a parlé, l'a caressé. Lui l'a suivie, il aurait bien voulu rester sur ses talons à Elle jusqu'à la fin. Bien sûr elle n'a pas pu le faire entrer, a dû négocier ferme
pour au moins le ramener chez lui, mouillé de pluie, si gris et elle aussi, pour ne pas qu'il se perde.
Turbulences,
adolescence,
du rêve et du réel, soi et les autres comme autant de découvertes tendres
10 heures, des pierres chaudes... Elle le regarde dormir, ou bien il fait semblant. Il est allongé près d'elle sur une pierre chaude au bord du
torrent. Torse mouillé luisant sous le soleil. Sous le soleil, exactement. Quels sont ces doux démons qui rôdent...
ou amères
11 heures, noire parenthèse... Il y eut d'autres rencontres, les mondes coexistent ici-bas, avec des enfants nés dans la misère.
Elle croyait pouvoir, elle n'a pas su le ramener dans sa lumière à elle, l'histoire fut belle un peu puis dérapa tant, qu'elle dû s'envoler à tire d'ailes...Elle y laissa plus que
des bleus au corps, d'invisibles et tenaces cicatrices.
Les jours défilent, les heures et les années de jeunesse comme les plus libres souvent, incertaines et
chaotiques parfois... Puis viennent les années des grands choix,
choisir comme on renonce,
ou choisir comme on construit
12 h - Jour de fête... Des cloches qui battent à la volée, elle se marie en ce jour mi-brillant mi-ruisselant de pluie de mars. Quand elle y
pense, il lui reste si peu de souvenir de ce jour qu'on dit le plus beau ! Juste leur envie à tous les deux de se bâtir un tendre et simple monde, une maison et quelques arbres, à
peupler d'enfants et d'animaux...
13 h, extraordinaire aujourd'hui... C'était vraiment vrai, alors, que c'était possible, que c'était comme ça pour toutes depuis le premier jour
du monde et que c'était vraiment vrai encore pour elle aujourd'hui. Neuf mois et le voilà, lui, petit ange tombé de quel ciel...
Lui, l'unique et le semblable...
de 13 à 15 h, douces minutes... Minutes si douces, si tendres. Les regarder grandir, ces tout-petits venus d'elle et de son Elu, redécouvrir
les choses de la Terre à travers leurs yeux tout neufs : du bonheur, rien que du bonheur -à quelques veilles inquiètes près.
Elle allume une dernière cigarette. La fraîcheur tombe et les brouillards se confondent. Dedans
dehors dehors dedans. L'eau se perd dans le ciel. Le froid perce sa peau. Elle pense que tous les contes se terminent de la même façon. Ils se marièrent et eurent beaucoup
d'enfants. Elle pense à ce que cette fin a d'ambigü. Serait-ce donc là que l'histoire doit s'arrêter, quand on en a posé un à un tous les pions ? Ou bien est-ce là
que l'histoire, la vraie, commence ? Elle ne sait pas trop. L'histoire semble se mettre à glisser doucement, à lui filer entre les doigts inexorablement, comme cette eau qui
maintenant la fait frissonner.
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